Avec un petit peu de retard, voici la seconde partie de l’entretien des deux auteurs. Ici, les deux compères évoquent leur entrée respective (et très ressemblantes) dans le monde de l’édition. Il est aussi question de leurs petites manies d’écrivains et de l’association Worldbuilders, fondée par Rothfuss, et à laquelle Brett participe désormais. Et, ô surprise, cette partie commence là où la précédente s’est terminée : par une ôde à Joss Whedon.
Lire la première partie de l'entretien.
Tu te souviens, dans Astonishing X-Men, lorsqu’il a fait BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIP (NDLR : spoilers) ? C’était extraordinaire.
Oui, extraordinaire. Il m’a bluffé, comme il le fait à chaque fois. C’est l’un de ces dons, si tu veux mon avis. Il est exceptionnellement doué pour apporter de nouvelles directions à n’importe quel type d’histoires. Mais revenons à nos moutons. J’ai vraiment beaucoup aimé ton roman, même si au début je ne voulais vraiment pas me laisser séduire…
Je comprends tout à fait. Puisque nous parlons franchement ici, je dois dire que je ressentais le même genre de choses envers toi. Quand mon livre est sorti l’année dernière, j’avais l’impression que presque toutes les critiques disaient : « Le meilleur premier roman de fantasy depuis Le Nom du Vent ». Je sais qu’il s’agissait d’un compliment, mais après avoir lu ce même commentaire deux/trois fois, cela commençait à me rester en travers la gorge. Mon manque d’assurance intérieur traduisait cela en : « C’est un bon livre, mais Le Nom du Vent est bien meilleur. » Arggh !
À l’époque je ne savais rien à propos de toi ou de ton roman, alors j’ai acquis un exemplaire pour découvrir pourquoi on en faisait tout un foin. Donc, j’avoue avoir commencé ma lecture avec un parti pris défavorable, prêt à bondir sur tout défaut que je pouvais trouver afin de me remonter le moral. Bien sûr, je suis tombé sous le charme du livre et quand je me suis mis à lire ton blog et vu à quel point tu étais un mec sympa, je me suis rendu compte que j’avais été un peu con à ton égard.
Hé hé ! La même chose m’est arrivée quand mon livre est sorti. Tout le monde disait, « Pat Rothfuss est le prochain Scott Lynch ! » Je me rappelle avoir pensé, « Je ne peux pas être le premier Pat Rothfuss, tout bonnement ? J’ai beaucoup plus d’expérience en la matière. »
Ha ! J’ai pitié pour la prochaine victime qui serait condamné à être le prochain Peter Brett. C'est loin d’être un trophée.
Maintenant que nous sommes devenus des amis et tout et tout, il y a des chances que je puisse lire La Lance du désert en avant-première ? Je ferais presque n’importe quoi pour avoir un exemplaire. Sans blague. J’étranglerais une nonne, même…
Hmm… Et bien, voilà. Je ne dispose que de quatre exemplaires en avant-première, dont deux sont déjà promis aux fans comme prix pour un concours que j’organise sur mon blog. Les deux autres sont mes exemplaires personnels, qui reposent sur l’étagère de « volumes précieux » mentionnés plus tôt. Ils sont tellement beaux, quand je vois cette paire sur mon étagère, ils ressemblent à deux splendides animaux sur l’Arche de Noé…. Même ma mère ne possède pas un exemplaire en avant-première de La Lance du désert. Cela dit, peut-être qu'on peut trouver un moyen de fournir un exemplaire pour tes bonnes œuvres…

Je ne voudrais pas piquer un de tes exemplaires personnels. Comme j’ai dit, je comprends l’instinct de vouloir garder les livres...
À vrai dire, j’ai supplié mes éditeurs chez Del Rey et ils ont fait libérer un autre exemplaire que je vais t’envoyer. Pour tes œuvres de bienfaisance.
Muahahahaha ! Voyez quels sont mes pouvoirs ! Non, attendez. Je veux dire… ce serait une contribution magnifique pour la collecte des fonds. C’est pour une bonne œuvre, vous savez…
Alors, mets-le avec L’Homme-rune dans un carton avec l’étiquette, « Livres d’occasion de Pat », et rajoute le tout à la tombola.
C’est fait ! Sinon, quelle est l’opération d’autopromotion la plus honteuse que tu as fait comme auteur ?
J’ai amené un gâteau au chocolat décoré de runes à une séance de dédicaces à la ComicCon pour attirer des fans. Je précise que j’ai une bonne excuse : c’était mon anniversaire.
Tu étais à la ComicCon cette année ?
À New York, pas à celle de San Diego. Normalement, j’assiste à la convention de San Diego, mais ma fille est née ce même week-end en 2008. Je crois donc que je vais devoir louper toutes les SDCC le temps qu’elle arrive à un âge où je pourrai la persuader que passer un week-end dans un hangar d’aviation avec 200 000 fans de comics déguisés en costumes serait une bonne idée pour son anniv’.
Si tu présentais les choses comme il faut, tu devrais pouvoir la convaincre qu’il s’agit d’une énorme fête d’anniversaire, juste pour elle.
C’est effectivement le plan.
Quel est le plus joli compliment que tu aies jamais reçu ?
Milla Jovovich m’a serré dans ses bras en me disant qu’elle a adoré mon livre. (NDLR : L'actrice est la compagne de Paul W.S. Anderson, réalisateur de la future adaptation cinématographique de L'Homme-rune.)
Oh, mec ! Tu viens de me remplir d’une rage et d’une jalousie terrible ! Je crois que je me remets à te détester de nouveau…
Oh oh…
Quelle est la chose la plus blessante qu’on a pu dire à propos de ton livre ?
Beaucoup de lecteurs essaient de déduire mes idées politiques et mon sens personnel de la moralité à partir du roman. Ils se trompent parfois et disent des choses horribles concernant mes convictions, ce qui me perturbe beaucoup. Il m’arrive d’entrer en discussion avec eux de façon polie, calme et non-agressive afin de mettre les choses au clair. Parfois, ça aide, mais ça peut aussi embrouiller encore plus le débat.
Y a-t-il des fautes de grammaire particulières qui reviennent régulièrement dans ton écriture ?
J’ai grandi en lisant beaucoup de Fantasy anglaise (Tolkien, C.S. Lewis, Lewis Carroll, etc.) alors il y a souvent des anglicismes que j’utilise sans me rendre compte. Mes correcteurs américains me haïssent à cause de cela.
Si tu pouvais mettre ton poing dans la figure d’une seule personnalité du milieu littéraire, ce serait qui ?
J’ai défié Brent Weeks en duel aux couteaux tirés pendant la World Fantasy Convention cette année, façon Beat It de Michael Jackson, mais comme il avait laissé son couteau à cran d’arrêt dans sa chambre d’hôtel, nous avons fini par boire un whisky ensemble.
On dit que Voltaire écrivait sur les dos nus de ses maîtresses. Est-ce que tu as des petits rituels qui t’aident à écrire ?
Comme j’écris des romans très longs, j’aurais besoin de beaucoup de maîtresses.
Je dis la même chose à ma femme Sarah, mais elle refuse de me croire… Mais quelle est la longueur de L’Homme-rune ? Je n’avais pas l’impression que ce livre traînait trop…
L’Homme-rune fait environ 163 000 mots. Le premier jet approchait des 180 000, mais j’ai beaucoup de coupes lors du dernier passage en révision. La Lance du désert, cependant, pèse plus lourd, avec 240 000 mots… et cela après des coupes importantes. Ce n’est pas The Wise Man's Fear, mais l’édition reliée (NDLR : américaine) fera un joli pavé.
Je te comprends quand tu parles d’effectuer des coupes. Au cours des années, j’ai dû enlever plus de 100 000 mots dans Le Nom du Vent.
À ce su sujet, j’ai eu une idée en interviewant Brent Weeks, il y a peu. Lui aussi, il coupe beaucoup de passages de ses livres. Je suis en train de penser que ce serait cool de rassembler ces scènes excisées, par lui est d’autres auteurs de Fantasy, dans une anthologie avec des commentaires de la part des responsables.
On pourrait le baptiser Worldbuilders, et une partie des bénéfices irait à la collecte des fonds Worldbuilders. J’avoue que c’est juste un rêve en l’air pour le moment, mais qu’en penses-tu ?
C’est un beau rêve.
J’ai lu une interview où vous disiez tous les deux avoir coupé les premières sections de vos livres. Je ne sais pas si c’est le cas pour les romanciers qui débutent, mais mon prologue pour L’Homme-rune a été enlevé aussi, juste avant la publication. (NDLR : sauf dans la version française !) J’ai toute une page de mon site Web consacrée aux passages excisés, avec des essais qui expliquent pourquoi on a coupé des choses. Si tu veux cette anthologie Worldbuilders, je serai content d’être un contributeur.
Rock on ! Je vais faire tout mon possible pour que cela voit le jour.
En attendant, je dois moi-même faire une donation à Worldbuilders cette année. Étant auteur et non pas un fan, je préfère ne pas participer à la tombola. Par contre, puis-je rajouter quelque chose à la cagnotte qui versera un montant équivalent à cette tombola ?
Ô Bouddha miséricordieux, tu es sérieux ? De l’argent pour cette cagnotte serait la meilleure chose possible. L’année dernière, la collecte des fonds a épuisé mes moyens financiers et j’essaie d’être plus prudent cette année en annonçant que je n’allais verser qu’à la hauteur de 50%. Mais nous avons reçu BEAUCOUP PLUS que je n’aurais espéré. La collecte monte déjà à 115 000 dollars. Mais même avec Subterranean Press qui a promis d’égaler le premier 10 000, je vais avoir du mal. Je n’ai jamais prévu que Worldbuilders soit un one-man show. J’avais toujours envisagé que d’autres gens se joindraient à moi pour égaliser les donations reçues des fans, ou peut-être organiser leurs propres tombolas ou ventes aux enchères pour aider Worldbuilders à le faire…
Mais t’es la première personne à le proposer. En tout cas, la réponse courte est un « oui » franc et massif. Je serais ravis si tu m’aidais à égaliser les donations. T’es maintenant et officiellement mon meilleur pote.
Ahem. Revenons à ma question. As-tu des petites habitudes bizarres quand tu écris ?
Parfois quand j’affronte un blocage dans l’écriture, je synchronise le chapitre sur lequel je travaille sur mon téléphone mobile et je vais écrire dans le métro. Pour des raisons qui m’échappent complètement, cela me permet toujours à surmonter l’angoisse.
Encore une raison pour laquelle le truc de Voltaire ne marcherait pour toi. C’est difficile de créer des liens intimes avec une dame en voyageant sur les trains de la ligne F new-yorkaise. Les autres passagers se plaindraient du nombre de sièges que vous occuperiez.
Tu serais surpris d’apprendre tout ce qu’on peut se permettre de faire sur la ligne F…
Récemment, je plaisantais sur mon blog à propos du « mastic de transition ». C’est-à-dire, la substance que nous, les auteurs, acheterions chez Bricorama pour atténuer les transitions trop abruptes. Si tu pouvais choisir un truc de bricoleur semblable – quelque chose comme « enduit d’intrigue » ou « rabot de personnage » – ce serait quoi ?
Moi je voudrais pouvoir acheter une boîte de noms pour mes personnages mineurs, comme on achète une boîte de clous. Regarde tous les soucis que cela t’a posé à toi. Tu as même dû inventer tout un concours pour trouver des idées.
Hé ! Tu as percé à jour ma subtile machination ? Bon, tais-toi et je te donne 10% des noms recueillis.
Ma bouche restera scellée.
Voilà, je n’ai plus de questions. Merci beaucoup pour l’interview, et un double merci pour être volontaire pour aider Worldbuilders en tant que notre premier auteur-sponsor officiel. Je ne saurais pas te dire à quel point je suis reconnaissant. Oh, et la prochaine fois que tu vois Milla, embrasse-la pour moi....
Ce sera fait. Merci beaucoup de m’avoir invité sur le blog et aussi pour tout ce grand travail que tu fais avec l’organisation caritative Heifer International. Je suis content de faire ma petite part pour aider vos efforts.
En attendant la publication des prochains livres de Patrick Rothfuss et Peter V. Brett, nous vous invitons à faire un petit tour sur heifer.org, afin de voir quels sont précisément les combats menés par nos deux écrivains au grand cœur.






05 mar 2010, 21:35
Je l'impression que les 3 (avec Brent Weeks cité régulièrement) formerait une bonne petite bande = THE DREAM TEAM OF FANTASY !
Maintenant le rêve absolue:
une trilogie écrite en collaboration, chacun 1 tome :)
en tout cas, c'est cool que la "nouvelle vague" de la fantasy s'entende bien !
Merci beaucoup pour cette seconde partie
04 mai 2010, 10:37
Rothfuss s'entend bien avec Durham (l'auteur d'Acacia), aussi.